Des détails sans importance…

Propos sur l’inceste par VIRGINIE PLAUCHUT

J

ai rencontré Virginie Plauchut par un matin d’hiver ensoleillé, à la terrasse d’un café de la Place de la Nation. J’avais été très émue par son travail alors exposé au 104 dans le cadre du Festival CIRCULATIONS, organisé par Fetart. D’abord séduite par la lumière sur les objets et la simplicité des mises en scènes, j’ai vite été glacée par les textes. Mettant en perspective les situations décrites, ils révélaient l’horreur. Une horreur intime, amplifiée par la beauté nue des images. L’enfance ordinaire, douce à nos souvenirs, est parfois si violemment malmenée.

Des petites choses du quotidien

Il y a quelques semaines, j’avais posté un article sur le travail de Gyslain Yahri qui photographie les reflets et les ombres portées. Ses images m’évoquaient la sieste que je faisais enfant et où, ne pouvant trouver le sommeil, j’observais les ombres du dehors qui jouaient sur les mûrs. C’est un doux souvenir. Dans une des images de Virginie Plauchut, la lumière filtre aussi à travers les volets d’une chambre et vient animer le papier peint fleuri. Pourtant, l’enfant qui se souvient est une victime. Pour la plupart des victimes d’inceste que Virginie a rencontré, il est des souvenirs précis que rien n’efface, même pas le déni. Une odeur, un goût, un objet… qui dérange, sans que l’on ne sache trop pourquoi, ou justement parce qu’on le sait trop.

Une parole tue

Ce sont ces détails précis du quotidien, ceux qui persistent malgré les efforts éperdus du subconscient à en enfouir le souvenir, que Virginie a souhaité mettre en scène le plus fidèlement possible pour relayer l’émotion des victimes, intacte. Le procédé fonctionne. Devant ces scènes anodines de nos vies quotidiennes, on ressent la résignation, la peur, la douleur, la honte, la culpabilité, la solitude et le non-dit. Pourtant, dans le silence de chaque image, retentit un cri. Un cri qui ébranle. L’émotion est d’ailleurs si forte que la RATP, qui relayait le festival CIRCULATIONS, a censuré les photos de Virginie, jugées trop difficiles. Surtout ne pas troubler la quiétude des voyageurs !

Derrière les images, les chiffres

La photographe qui souhaitait tant donner la parole aux victimes leur voit ce droit nié à nouveau. Je reprends ici les données qu’elle publie sur son site et qui donnent une autre image de l’inceste : En France, 10 000 cas sont signalés chaque année mais, selon une étude réalisée en 2009 par Ipsos pour l’AIVI, 2 millions de personnes déclarent en avoir été victimes. Plus d’un Français sur quatre a au moins une victime dans son entourage. Un sur cinq d’entre eux ne sauraient que faire si un mineur lui annonçait être victime. Le traumatisme a des conséquences multiples sur la santé et la vie quotidienne. En moyenne, la révélation intervient plus de 15 ans après les faits, au terme d’un processus douloureux. 5% des femmes déclarent avoir été victimes d’inceste. 80% des incestes n’iront jamais en justice. Silence oblige !

Témoigner en images

Mais Virginie Plauchut est quelqu’un d’optimiste, toujours. Malgré la violence sage de ses images et le terrible état des lieux qui les a inspirées, pour elle, chaque problème finit par trouver sa solution. « Il suffit d’en parler » dit-elle, aussi, convaincue d’être un jour entendue par ceux qui refusent d’entendre et vue par ceux qui refusent de voir, elle continuera à témoigner. C’est ce qui la motive chaque jour et a orienté son travail de photographe vers la photographie documentaire. Très sensibilisée aux problèmes liés à l’enfance, elle s’interroge aujourd’hui sur la méfiance de notre époque à l’égard des enfants. D’autres projets sont donc à venir, d’autres images, sans aucun doute troublantes…

VIRGINIE PLAUCHUTSans preuve et sans cadavre, propos sur l’inceste.

Virginie Plauchut est aussi chez plainpicture.

3 Comments Des détails sans importance…

  1. Virginie PLAUCHUT 25 mars 2014 at 15:56

    Merci pour votre regard, et vos mots sur mon travail et ces histoires…

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  2. nathalie Dran 27 mars 2014 at 03:28

    On peut regretter également que la presse et peut-être plus particulièrement la presse famille/enfants n’ait pas fait le choix de publier ce travail

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    1. Severine Harzo 27 mars 2014 at 06:53

      Malheureusement, la presse dite « Lifestyle », puisqu’on lui a créé une case (une cage?) est aujourd’hui enlisée dans le politiquement correct se bornant à limiter les coûts. Plus de surprise, plus de prise de risque. C’est également valable pour la plus grande part des médias. On ne peut que le regretter car cette politique muselle la presse, mettant de fait la démocratie en danger!

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