Le Syndrome de Diogène

« Récupérer, collecter, accumuler des objets en tout genre dans un désordre indescriptible. » PASCAL MORAIZ témoigne…

C

ette nuit mon oncle s’en est allé… Il vivait seul dans la grande maison familiale du Périgord qu’il remplissait chaque jour un peu plus de tout ce qu’il trouvait (vélos, tondeuses, outils, boîtes et autres objets en tout genre et de tout format…). Il remplissait le vide que nous avions laissé en ne vivant plus là… Et nous venions de moins en moins, faute de place. Il y a quelques années, quand la cohabitation était encore possible, nous y passions régulièrement quelques jours en été et Pascal (MORAIZ), fasciné par l’accumulation de tous ces objets à l’intérieur et autour de la maison, avait commencé à les photographier. J’en livre ici quelques clichés, ceux qui sont les plus faciles d’accès précisément aujourd’hui. Il y en a d’autres dont certains, en noir et blanc, réalisés en argentique n’ont pas été scannés. Jamais je n’aurais imaginé que ces images pourraient autant m’émouvoir. Elles sont l’essence de la personnalité du disparu. On y lit sa solitude et son acharnement à la vaincre.

En Août 2010, nous avons passé ensemble nos dernières vacances. Pascal avait continué à faire des photos, et moi, émue par le bonhomme et par les jours passés en sa compagnie dans cette maison ancestrale que les difficultés financières nous obligeaient à mettre en vente, j’avais eu envie d’écrire, de me mettre dans la peau de chacun de nous, membres de la famille, et de tenter d’exprimer nos ressentis. Pour ne pas oublier… Mon idée était que chaque chapitre serait consacré à une personne, comme une petite nouvelle. Le fil rouge de l’ensemble serait la maison. Je n’ai écrit qu’un seul chapitre, le sien. Je ne pensais pas alors être aussi visionnaire. Je le publie ici. Pour lui.

« Comme d’ habitude, il s’était levé aux aurores. Il avait entrouvert la porte-fenêtre de la chambre parentale et s’était faufilé au dehors, s’accordant le petit plaisir matinal d’aller pisser sous le saule derrière la maison. L’aube était rose au-dessus de la silhouette hachurée des sapins. Les pieds nus plantés dans la rosée fraîche, le doux murmure du jet écumant d’urine s’accordait parfaitement avec le gazouillis des oiseaux. Depuis qu’ils avaient terminé l’autoroute à quelques kilomètres plus au Nord, les voitures se faisaient plus rares sur la nationale en contrebas. Parfois, il avait même l’impression de ne plus les entendre. La journée commençait bien.

De retour à l’intérieur, il avait enfilé le bleu de travail et la chemise à carreaux qu’il avait abandonnés sur le fauteuil à côté de son lit la veille au soir et était descendu dans la cuisine pour un bon café bien chaud et de grosses tartines. Il avait ouvert à la chienne qui s’était ruée dehors en aboyant. Ça le faisait toujours marrer le boucan qu’elle faisait. Il pensait à ses soeurs. Si elles avaient été là, elles auraient encore été furax et auraient poursuivi la chienne, lui enjoignant de se taire. Elles n’avaient jamais apprécié qu’il prenne un chien après la mort de leur mère. Soit disant qu’on n’était plus libre d’aller et venir, qu’il fallait toujours que quelqu’un reste à la maison… Il faut dire qu’un berger allemand, ça ne se trimbalait pas comme ça. Surtout celle-là. Elle ne supportait pas les voitures. Il faut voir comment elle s’en prenait aux roues de celle du facteur quand il entrait dans la cour…  Mais lui s’en foutait des balades. Il ne tenait pas à aller traîner ses guêtres ailleurs qu’ici. C’était pas mieux ailleurs. Et puis surtout, c’était pas chez lui. Il s’était collé sur sa chaise en paille, derrière la grande table de la cuisine, face à la porte ouverte sur la cour, devant son grand bol de café fumant, à mater la flopée de chats qui s’alignaient à la fenêtre du grenier à foin juste en face. Encore un truc qui n’allait pas plaire aux frangines ça ! Les chats ! Il ne savait même pas combien il y en avait… Un jour, il en avait eu marre de sortir le sac poubelle et le flacon de chloroforme. Alors forcément, depuis, les chats pullulaient. Et comme il n’avait pas le courage de ne pas les nourrir… Il était bien là. Il savourait l’organisation de sa journée. Il y en avait des trucs à faire. Le potager déjà. Les dernières années, il avait plus que triplé sa surface. Et on peut dire qu’il avait la main verte. Tout prenait: les pruniers, les groseilliers, les framboisiers, les fleurs aussi. Le résultat était splendide et il aimait par dessus tout y passer du temps. Gratter et remuer la terre en écoutant le bruit du vent dans les feuilles et les herbes… Parfois, rarement, il s’asseyait par terre et fumait une cigarette, contemplant son bonheur. Il n’aurait donné sa place pour rien au monde. En ce moment, les courges étaient énormes. Tellement qu’il ne savait plus quoi en faire lui qui ne cuisinait pas. Même sa douce qui venait de temps en temps, râlait après toutes ces courges… Il serait bien aller en ramasser quelques unes encore ce matin-là et franchement il aurait mieux fait. Ça lui aurait évité d’entendre ce putain de téléphone !

Mais voilà, le téléphone avait sonné et il était là, tout près, les pieds nus dans ses bottes, les mains sur les poignées de la brouette. La sonnerie avait retenti. Stridente. Et malgré un sombre pressentiment, il avait décroché. Il avait tout de suite reconnu la voix mielleuse de l’agent immobilier. Cette femme ne lui inspirait rien de bon. C’était par elle que le malheur menaçait sa douce existence. Il avait un court instant espéré qu’elle aurait seulement besoin de quelque signature pour le renouvellement de son mandat. Mais la raison de son appel fût très vite trop claire. Après les formules de politesse d’usage qui l’exaspérait, elle annonçait une visite, celle d’un client potentiel, pour le lendemain matin, 11 heures. En raccrochant, il s’était affaissé sur la pierre froide d’une marche de l’escalier de la cuisine. Les yeux dans le vide, il fixait le buffet en face de lui. Il demeura immobile plusieurs minutes avant de se décider à aller fumer une cigarette sur le perron au soleil. La chienne s’était couchée à ses pieds. Allongée de tout son long, elle aussi profitait du soleil. Il l’enviait. Il enviait son insouciance. Elle profitait de l’instant présent sans se soucier de ce qui l’attendait. Lui n’avait pas cette chance. Son avenir était une zone d’ombre compacte, épaisse… Que ferait-il si la maison était vendue? Où irait-il? Il n’avait jamais souhaité vivre ailleurs. Il n’avait jamais même pu vivre ailleurs. À chaque fois qu’il en était parti, les difficultés rencontrées l’y avaient ramené. C’était son refuge. C’était SA maison.

Pour les filles, c’était différent. Deux de ses soeurs avaient suivi leurs maris, puis leurs enfants, plus ou moins loin. L’ainée quant à elle avait construit sa vie ailleurs. Le plus loin possible. Bien sûr elles étaient attachées à la maison familiale… Enfin, c’est ce qu’elles disaient! Mais lui savait bien que ce n’était pas la même chose, que l’attachement n’était pas le même. Chez lui, c’était viscéral. Il ne pouvait pas faire sans. Plutôt mourir. Et voilà, que là, dans la chaleur matinale de cette journée d’été, ses pensées recommençaient à tourner en rond. En noir. Il resta là un moment. Immobile. C’est la chienne qui le sortit de sa torpeur. Une voiture avait du s’arrêter au carrefour en contrebas et elle avait détalé en aboyant. Il s’avança jusqu’à l’entrée de la cour et la suivit des yeux jusqu’au bout du chemin. La voiture avait redémarré, la chienne revenait. Il la fit rentrer dans la cuisine, pris les clés de sa 306 et ferma la porte derrière lui. Il avait besoin d’air. C’est dans ces moments-là, heureusement assez rares, qu’il entrevoyait ce qui devait arriver, tôt ou tard. Et il préférait ne pas regarder. Il ne fallait pas rester seul. Il pris la nationale en direction du village.

En s’éloignant, Il sentait la colère monter en lui. Il en voulait à ses soeurs. Comment pouvaient-elles exiger de lui une chose pareille? Il était né dans cette maison. Imaginer ne plus pouvoir même y venir. Imaginer des inconnus dans ses murs, disposant des lieux comme bon leur semble. Coupant, arrachant, détruisant, modifiant… C’était insupportable!  Il n’avait jamais compté le nombre de générations qui s’étaient succédées là mais leur tante était remontée avant Louis XIV, au temps où ils étaient seulement métayers. On ne pouvait pas balayer tout ça maintenant sous prétexte que la vie n’était plus la même aujourd’hui en 2010. Émanciper les femmes avait été une belle connerie. Elles avaient toutes fait ce qu’elles avaient voulu, étaient parties vivre leur vie. Et maintenant, elles réclamaient leur part. En d’autres temps, la maison lui serait revenue à lui seul et tout serait beaucoup plus simple… Bon sang! C’était inconcevable! Qu’avaient-elles donc dans les veines pour ne pas réaliser qu’elles coupaient leurs racines. Elles ne se rendaient donc pas compte. Lui savait. Sans racine, un arbre meurt.

Les larmes commençaient à troubler sa vue. Il était hors de lui. Il dut s’arrêter à l’entrée du village pour se calmer. Il allait bientôt retrouver ses amis à L’Auberge et il ne voulait pas qu’on le voie dans cet état. Et puis on le questionnerait et fatalement, il en viendrait à parler de la maison et c’était précisément ce qu’il voulait éviter. Basculé en arrière, la tête posée sur le repose-tête, il respira profondément à plusieurs reprises et s’appliqua à penser qu’il devait s’occuper des rosiers de la terrasse du café. Il l’avait promis à la patronne. Tous les outils nécessaires étaient dans son coffre. Il redémarra.

Il trouva la porte de l’établissement ouverte et Jacques, derrière le comptoir, lui proposa un café. À cette heure matinale, le café était désert. Ils parlèrent de la pluie et du beau temps et se plaignirent des touristes qui se faisaient toujours plus nombreux dans la région en ce début de saison. Catherine quitta bientôt l’arrière-cuisine pour les rejoindre et participer à leur petite causerie. Elle en vint très vite aux rosiers qui se ratatinaient sur la terrasse:

– Je ne comprends pas, s’inquiéta-t-elle, je sais bien que je n’ai pas la main verte mais je t’assure, je les arrose aussi régulièrement que possible… Je fais comme tu m’as dit, avec ces grosses chaleurs, je fais ça le matin.

Il réalisa qu’absorbé par ses noires pensées, il n’avait pas eu un regard pour ses protégés qui se déployaient sur la terrasse du restaurant. Il termina sa tasse et, allumant une cigarette, sortit les observer de plus près. C’est sûr, ils n’étaient pas au meilleur de leur forme. Les fleurs s’épanouissaient en bouquets d’un tendre rose abricot, mais le feuillage d’ordinaire abondant et brillant était terne et tâché de rouille. Ce n’était pas bien grave mais l’aspect piteux des plantations l’attrista. C’est qu’il y avait mis tout son coeur et avait pris soin d’elles depuis leur livraison. Enfin, un peu après. Il avait eu besoin de s’habituer à leur présence étrangère. Il se souvenait du jour où on les avait reçus, deux ans auparavant. C’était un cadeau de la soeur de Catherine, une fondue de roses anciennes. La lettre d’accompagnement déclinait leur identité. Des roses anglaises! Des « Abraham Darby »! Ça l’avait agacé. Comme s’il n’y avait pas assez d’anglais dans la région sans, en plus, fleurir nos jardins de roses anglaises! N’en avait-on pas d’assez belles en France?

Au début, il avait tout simplement refusé de s’en occuper et les rosiers étaient restés dans leur carton de livraison dans le petit couloir qui menait de la salle jusqu’à l’arrière-cuisine. Personne n’avait trouvé le temps de leur accorder la moindre attention. Lui apercevait le carton, de loin, à chaque fois qu’il venait prendre un café ou déjeuner. Après quelques semaines pourtant, la culpabilité aidant (il était le seul à pouvoir faire quelque chose pour ces précieux plants), il proposa enfin ses services. On acheta deux grandes et longues jardinières que l’on plaça sur le trottoir, aux extrémités de la terrasse. Et les rosiers furent plantés. La première floraison fût un tel ravissement qu’il s’attacha définitivement aux arbustes à épines dont il arqua les tiges de manière à former des buissons étalés et florifères. Le résultat avait été à la hauteur de ses espérances et de sa patience et la petite terrasse en bordure de nationale avait pris des allures romantiques. Ces derniers temps, il n’avait pas été très disponible. Ses séjours répétés à l’hôpital l’avaient tenu à distance de ces merveilles. Catherine avait fait de son mieux mais au lieu d’arroser leurs pieds, elle les avait douchées, feuilles et fleurs comprises. Le résultat de ce traitement ne s’était pas fait attendre et la rouille s’était abattue sur ces «british» rosiers si délicats. Pour l’instant, on ne pouvait pas faire grand chose. Il se contenta donc d’alléger l’ensemble en éliminant les fleurs fanées. Il faudrait attendre l’automne pour pulvériser de la bouillie bordelaise et éviter ainsi que le phénomène ne se reproduise. Il fit quelques recommandations quant à l’arrosage et, réalisant que le temps avait passé plus qu’il n’avait pensé, il repris la voiture et le chemin de la maison.

Il fit un léger détour par la déchèterie pour saluer Michel et essayer de glaner, comme à son habitude, un ou deux trucs à récupérer. Les gens jetaient tout et n’importe quoi. Devant un tel gaspillage, il se prenait de tendresse pour toutes ses choses oubliées, laissées pour compte, jugées inutiles, plus bonnes à rien… Il se sentait proche d’elles. Systématiquement, jour après jour, il les ramenait à la maison et les hébergeait. Il ne manquait pas de place pour leur offrir une seconde chance. Au début, il avait jeté son dévolu sur les tondeuses sous prétexte d’en récupérer les pièces et d’en avoir ainsi au moins une en état de marche. Et puis, peu à peu, tout ce qui avait l’air en pas trop mauvais état faisait l’affaire: vélos, roues, électroménager, meubles… Il les entassait dans les dépendances de la maison. Étable, hangar et garage se remplissaient au rythme de ses visites quasi-quotidiennes à la déchèterie, au grand dam de ses soeurs qui ne savaient comment se débarrasser de toutes ces « merveilles ». Surtout qu’il avait fini par faire ami-ami avec le responsable et Michel ne manquait pas de lui mettre de côté tout ce qui était susceptible d’être un tant soit peu prolongé… L’horloge de la voiture indiquait 11:30 pourtant la grande grille blanche était close. Il pensa d’abord que Michel avait peut être eu un souci, puis il se souvint qu’on était lundi et que l’établissement n’ouvrait que l’après-midi. Ce contretemps le contraria. Il aurait eu bien besoin de croiser Michel et sa bonhomie chaleureuse. Il aurait aussi sûrement eu l’occasion de remplir son coffre presque vide de quelques trésors. Au lieu de ça, il n’avait pas d’autre alternative que de rentrer à la maison. C’était un monde qu’il redoute à ce point d’y retourner! La visite programmée le lendemain lui revint à l’esprit avec son cortège d’angoisses. Il en avait mal au ventre. Tout au long de la nationale, il essaya de se concentrer sur le paysage qu’il connaissait par coeur. Il se demandait si un jour viendrait où il n’aurait plus l’occasion de le traverser.

Arrivé au carrefour en bas de la propriété, il ralentit, mit son clignotant et s’engagea dans la montée qui conduisait à la maison. Alors qu’il accélérait pour attaquer la pente, le moteur s’arrêta brutalement. Pris de panique, il redémarra, accéléra de nouveau. Le moteur s’arrêta encore. Il recommença à plusieurs reprises mais du se rendre à l’évidence: panne d’essence. Cela faisait déjà un joli moment qu’il n’était pas passé à la pompe. Le témoin de carburant ne fonctionnait plus depuis belle lurette et il s’était fait avoir comme un bleu. Il allait devoir monter à pied et trouver un bidon d’essence. Heureusement, il en avait toujours un quelque part pour le tracteur. Une chance que la panne soit survenue si près de la maison. Il abandonna la voiture, urina dans le fossé et se mit en marche. Il n’avait qu’un peu plus de deux cent mètres à faire mais il commençait à faire chaud et il avait soudain très soif. Dans son état, ce n’était jamais bon. Cette sensation de bouche sèche ne lui disait rien qui vaille. Encore une fois, il n’avait pas mesuré sa glycémie au petit déjeuner. Il fut parcouru d’un frisson. Il n’était pas très sérieux et cela lui avait joué des mauvais tours ces derniers temps. Il n’arrivait pas à s’astreindre à tous les protocoles que son diabète lui imposait. Il se sentait terriblement fatigué. Il était déjà dans la cour lorsqu’il ressentit des fourmillements caractéristiques dans les jambes. Quasi-simultanément, il fut pris de nausées et sa vue se brouilla. Il était presque midi lorsqu’il s’étala de tout son long sur le perron. Inconscient. »

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