Retour à Giverny

Déambulations contemporaines dans les jardins de CLAUDE MONET avec STEPHEN SHORE, ELGER ESSER, BERNARD PLOSSU, DARREN ALMOND et HENRI FOUCAULT… 

Q

uand les enfants étaient petits, nous nous étions exilés pour quelques temps dans le Vexin, à moins de 100 km de Paris, et j’avais pris l’habitude de les emmener jouer le mercredi matin dans les jardins de Monet à Giverny. Ils disaient d’ailleurs qu’ils allaient jouer « chez Monsieur Monet », c’est dire combien les lieux leur étaient familiers!
Nous y allions dès l’ouverture, de préférence par temps couvert, et les enfants pouvaient galoper librement au milieu des fleurs et des couleurs… Je me rappelle que nous y avons parfois été seuls. C’était il y a une quinzaine d’années et aucun de nous ne réalisait à l’époque le caractère ô combien privilégié de ces précieux moments qui ne sont plus possibles aujourd’hui. Les tour operator du monde entier ont désormais pris les jardins d’assaut et, dès l’ouverture et jusqu’à la fermeture, les allées grouillent d’une masse informe et colorée au milieu des massifs. Le village s’est transformé pour accueillir tous ces nouveaux visiteurs et prend parfois hélas des allures de Disneyland! On ne vient plus impromptu à Giverny. Il faut planifier sa visite longtemps à l’avance. Et il faut se préparer à affronter la foule… Les cinq photographes exposés en ce moment au Musée des Impressionismes de Giverny ont pu l’éviter…

STEPHEN SHORE, commandité par le Metropolitan Museum of Art de New York de 1977 à 1982, a pu profité des jardins juste après leur restauration. Encore peu connu du grand public, le lieu attirait alors peu de monde. Renaissant à peine, le jardin n’avait pas non plus atteint la profusion végétale voulu par le peintre. Pas facile cependant pour Shore, maître de « l’ordinaire », fuyant l’esthétique de « la belle image », de documenter un jardin de peintre, conçu pour « être beau ». Les photos de Shore sont d’une précision chirurgicale et ses cadrages donnent une autre vision des lieux. Au point qu’on a parfois du mal à les reconnaître. Composant avec leur joliesse, Shore parvient même parfois à révéler une certaine banalité.

1982

ELGER ESSER a choisi la nuit pour explorer « l’absence de Monet ». Passionné par le 19ème siècle, le paysagiste livre une vision contemporaine certes mais néanmoins très romantique du jardin. La sensation de plonger à la recherche du temps perdu… Parfois à peine entrevus dans l’obscurité, les lieux se nimbent de mystère et font place à l’imaginaire. Comme si on voyait le jardin avec les yeux malades du peintre, celui-ci est révélé dépourvu de sa profusion de couleurs parfois un peu écoeurante.

Giverny III

BERNARD PLOSSU est un fidèle de Giverny et même s’il l’a photographié en toutes saisons, il a préféré l’hiver: « C’est l’hiver. Personne. Pas une fleur. Exactement ce dont je rêvais : découvrir l’ossature du jardin et pas son éclat ! » Plus que le jardin lui-même, Plossu en saisit l’atmosphère: la mélancolie, alors qu’il est au repos, baigné par le silence, loin du bruit des couleurs. Les sublimes tirages Fresson donnent une impression poudrée de noir et blanc colorisé, comme si les images avaient bu la lumière. C’est intime, doux et familier.

Juin 2011

DARREN ALMOND et HENRI FOUCAULT ont préféré se pencher sur les détails du jardin. Le premier a saisi les fleurs, en très gros plan, au Polaroïd, à l’aube. Le second, avec la collaboration des jardiniers, a réalisé des photogrammes des plantes et des feuilles. Les deux travaux sont intéressants mais auraient tout aussi bien pu être réalisés ailleurs qu’à Giverny.

© Darren Almond

© Henri Foucault

En conclusion, ces cinq regards contemporains se posent sur le jardin tel qu’il fût voulu par Monet. Il s’agit donc de regards contemporains sur le passé. En cela, cette exposition est un magnifique et paisible voyage hors du temps. En sortant du musée, dans les rues ensoleillées de Giverny envahies par la foule, j’ai pensé à MARTIN PARR et au regard qu’il poserait au bord du bassin des Nymphéas d’aujourd’hui.

Photographier les jardins de Monet – 5 regards contemporainsSTEPHEN SHOREELGER ESSERBERNARD PLOSSUDARREN ALMONDHENRI FOUCAULT – Musée des Impressionnismes Giverny  Jusqu’au 1er Novembre 2015
 
Bibliographie:
« Photographier les jardins de Monet. Cinq regards contemporains. » Filigranes Éditions, 29€ « Elger Esser – Nocturnes à Giverny » Éditions Schirmer-Mosel, 39,80€

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